07.10.2007
STUP: ARGENT 4
Les PMU, Sophie connait. Elle ne peut s'empêcher d'avoir pitié de ses collègues qui misent sur les chevaux sans jamais être entrés dans un hippodrome ou qui croient encore et toujours que le jackpot de la Française des jeux finira par leur tomber entre les mains. Et ouais, c'est un service public, ça. D'ailleurs les PMU sont souvent bien entourés. Par exemple, d'un côté, de la vitrine d'une boîte de toilettage d'animaux domestiques avec un nom ridicule comme « Au joli toutou », ou encore « Le chat coiffé », dont le sol est jonché de figurines représentant nos amis à quattre pattes dans toutes les positions. Flippant. De l'autre, un coiffeur avec un nom bien du cru et un mot fashion. Dans le coin, ça peut être « Le Briquer-Boubennec Création », mais ça marche aussi ailleurs: « Bertrand Mode & Style ». Parfois on a droit à d'impressionants jeux de mots à l'américaine comme « Mille 'n hair ». Bien entendu, cela n'empêche en rien les employés d'avoir un coup de ciseaux parfait, aussi parfait, voire plus, que ceux des salons des grandes chaines nationales à la décoration rectiligne d'où émanent de grands portraits de mannequins à l'air niais. Aussi ridicules soient-ils, les petits coiffeurs expriment la vocation et les grands salons l'avidité commerciale. De toutes façons, Sophie ne va pas chez le coiffeur. Corinne coupe droit, ce qui est amplement suffisant aux yeux de notre infirmière. Et c'est gratuit. Sophie non plus n'est pas une fanatique de l'argent. Elle et Gilbert ne se prennent plus la tête (expression que l'on peut rapprocher de celle du derrière) avec ça depuis longtemps. Ils vivent tout simplement, sans faire de grands projets de voitures de luxe ou de vacances en thallasso à Tunis. Ils ne font pas de régimes et se permettent donc de dépenser en bon vin, bonne bouffe et gâteaux quand ils passent en ville à l'heure du goûter. Heureux, quoi. Que demander de plus? Une place de cinéma de temps en temps, et l'affaire est dans le sac. Comme quoi on peut s'accomoder, dans la vie quotidienne, des histoires de fric. Avec deux salaires et un grand sourire, le choc est moins dur quand on rencontre le mur...
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05.10.2007
STUP: ARGENT 3
Le seul car à partir ce dimanche arrive à quatre heures avant le rendez-vous. Tant pis. C'est ça ou rien. Un café dans un PMU. Une fille entre... plutôt jolie. Elle a un gros chien, qui ne peut évidemment s'empêcher de venir flairer la brioche au chocolat d'Alan. Et voilà la discussion engagée... La fille a pas d'bol. Elle sort de chez les flics, plus de permis pour six mois, à cause de deux petits grammes... dans le sang. Merde, c'est pas le jour là, et pourtant il ne pourra même pas boire son café tranquille. Bon, soyons positifs, elle est sympa. Elle téléphone? Profitons-en pour aller aux toilettes. Ta ta ti ta ta ta ta ta ta ta ta ti ta ta ta ta...
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Allô? Oui maman je t'entends. Oui j'ai essayer de t'appeler... Oui je t'entends. Répondeur pendant près d'une heure... Oui, oui, je t'entends! Bon je voulais savoir si...
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Monsieur! On ferme, là!
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Merde, faut que je te laisse maman, oui, oui je t'entends! Oui! Bon faut que je raccroche... Salut Maman. Comment ça on ferme? Il est quinze heures!
Plus personne dans le bar. La fille est partie aussi. Un autre alors...
Les histoires d'Alan, on pourrait en faire des encyclopédies. Pourtant c'est très simple. Bien qu'ils soient des petits branleurs qui fument et boivent, ils ont beau y mettre la meilleure volonté du monde, les étudiants restent au plus bas de la précarité dès qu'ils veulent faire quelque chose de leur vie. D'accord, les carottes et les crêpes, c'est pas le meilleur exemple. Ça confirme la règle.
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03.10.2007
STUP: ARGENT 2
Comment lutter contre cette dure réalité? Comment repousser les murs? En prouvant que l'argent n'est rien. Sa solution, à Alan, c'est le bénévolat. Il s'investit, s'investit encore, s'investit toujours et ne s'arrête que quand il sent qu'il va en vomir tellement il en a. Car dans le bénévolat, le cumul des mandats est récurrent. Quand on y entre, on n'en sort plus, comme dans un long couloir de multinationale en plein essor: il y a toujours une porte qui s'ouvre, de celle du PDG éclairé par les projecteurs à celle de la femme de ménage que tout le monde ignore. Chaque pièce, quand on commence à la connaître un peu, renvoit inévitablement à une autre, qui vous conviendrait mieux, qui vous permettrait de grimper les échelons, ou à l'inverse de faire votre petit business tranquillement... En admettant que l'axe du mal existe, nous venons de considérer ses deux côtés, mais de toutes façons il n'existe pas. Le problème, c'est que les personnes qui parcourent ce couloir sont toujous les mêmes. Au lieu de faire rentrer du monde, ils changent de pièces. Comme un piston involontaire. Et comme certains sont plus rapides que d'autres, on retrouve Alan dans tout un tas de bureaux.
Ceux weeek-end, deux bureaux à la fois. Il est secouriste à la Croix-Rouge, et ce dimanche matin, on a besoin de lui sur une course à pied. Le soir même, il retrouve l'équipe motivée d'animateurs d'un camp pour adolescents, et c'est parti pour quatre jours. Génial, non? Mais l'argent! L'argent! Toutes les chances de se retrouver avec des fumeurs, alors il achète un paquet de clopes. Il a arrêté mais tant pis. Ce sera plus simple comme ça. Avant de partir de sa chambre d'étudiant, il finit son joint d'hier soir... Ben oui, faut pas gâcher, et il part pour une semaine.
Mauvaise idée... Idées en vrac, il perd son paquet de tabac dans le bus. Six euros dans le cul. Cette expression n'a rien de sexiste et encore moins d'homophobe, c'est juste un moyen d'exprimer sa colère. Quand on perd quelque chose et que c'est énervant, ou la situer sinon dans le derrière humain? (Cette précision peut paraître inutile, mais non: ladite expression choque bien certaines personnes, aussi peu nombreuses soient-elles.) Et puis tout s'enchaîne, car il n'y a pas de cracheur du métal qui l'objet de ce chapitre, bien qu'il apparaitrait sous forme de papier, dans la gare ou Alan prend le train. Et comme au tabac, c'est dix euros minimum pour pouvoir payer par carte, c'est deux paquets au lieu d'un... Et, c'est ballot, quand il a pris son billet, Alan n'a pas vu que c'était les heures blanches... Le distributeur de billet s'en foutait, pas le contrôleur. Et quinze euros de plus. Bon, tant pis. Ah oui! Prévoir un peu de bouffe pour le repas de dimanche soir. On partagera. Quelques carottes, du fromage de chèvre, des crêpes.
Maintenant, dormir. Pas facile quand il fait deux degrés dehors et qu'on n'a pas les moyens de mettre du chauffage. Réveil très tôt... La nuit passe tant bien que mal. Difficile de sortir du lit, par deux degrés. Allez! Vite, vite, rassembler toutes les affaires pour partir dans cinq minutes... Et en route! Après la course à pied, Alan se rend compte qu'il a oublié toute la bouffe achetée dans le frigo... Et comme il ne rentrera pas d'ici ce soir avec ses collègues animateurs, il va falloir racheter... Six euros de plus là où vous savez.
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01.10.2007
STUP: ARGENT 1
Argent... Métal précieux. C'est pas le top du top, c'est vrai, mais c'est immense. L'argent, c'est la performance ultime: l'or, c'est trop beau pour être vrai; le bronze, pas mal mais bon, peut mieux faire. L'argent: Bravo. Respect.
Un spectacle de plus au palmarès de l'athlète moyen, sauf que cette fois... Il n'a pas l'habitude du podium. On le soutient mais on n'y croit pas vraiment. Répétons-nous avec cet exemple. Médaille de bronze: « Ah, pas mal! Il est bon quand même finalament. » Médaille d'or? « Non... Pas possible! Les autres ont dû être carrément mauvais... Quel coup de bol! » MEDAILLE D'ARGENT? « Mais c'est incroyable! Hallucinant! Waouh, alors là, tu nous stupéfies. Et dire que nous étions là, stupides devant la télé... Quel coup de maître! » Le vieux noble qui connait bien l'argent dira: « Chapeau bas! », ce qui exprime plus le foutage de gueule que la stupeur.
Mais au fait, pourquoi connait-il bien l'argent? Par hasard. C'est un peu ça la noblesse, c'est le hasard. A la fois c'est beau, un peu magique, un peu fascinant, et à la fois c'est... que dalle. Corinne parie très sérieusement que l'enfant, avant de naître, choisit ses parents. Comme si, dans un satellite perdu dans le cosmos, le bébé s'installait à la table de contrôle de la salle de choix, et consultait sur des écrans technologiquement ultra-moderne les paramètres des parents disponibles. A ce moment là, la noblesse n'est plus due au hasard: elle est un critère de décision pour le bébé. Cela implique que certains la méprisent, et la noblesse y perd en magie... Gardons comme unique principe le miracle de la vie.
D'ailleurs le vrai noble se fout de l'argent. La richesse, il l'a d'avance, c'est inné chez lui, c'est une richesse intérieure et extérieure de fait, de droit aussi, qui n'a rien à voir avec les pièces ou les billets. Alan est un peu noble dans le fond. Il n'est pas reconnu comme tel, mais c'est ça sa philosophie. Il glisse dans les airs comme une âme sereine... Mais, parfois, évidemment, cette âme s'explose contre le dur mur de la réalité de la société. Et ça peut faire mal.
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