15.06.2008

Potemkine

M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Qui chante au fond de moi au bruit de l'océan
M'en voudrez-vous beaucoup si la révolte gronde
Dans ce nom que je dis au vent des quatre vents

Ma mémoire chante en sourdine
Potemkine

Ils étaient des marins durs à la discipline
Ils étaient des marins, ils étaient des guerriers
Et le cœur d'un marin au grand vent se burine
Ils étaient des marins sur un grand cuirassé

Sur les flots je t'imagine
Potemkine

M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où celui qui a faim va être fusillé
Le crime se prépare et la mer est profonde
Que face aux révoltés montent les fusiliers

C'est mon frère qu'on assassine
Potemkine

Mon frère, mon ami, mon fils, mon camarade
Tu ne tireras pas sur qui souffre et se plaint
Mon frère, mon ami, je te fais notre alcade
Marin ne tire pas sur un autre marin

Ils tournèrent leurs carabines
Potemkine

M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où l'on punit ainsi qui veut donner la mort
M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où l'on n'est pas toujours du côté du plus fort

Ce soir j'aime la marine
Potemkine

 

Au nom de tous ceux qui le voudront bien, Ivi Kromm déclare:

 

MERCI AUX IRLANDAIS!

Merci d’avoir dit NON, merci d’avoir osé défier la machine, bravo de ne pas avoir cédé à la trouille que j’imagine on a tenté de vous foutre. Nous sommes des millions, nous sommes des milliards, nous sommes un peuple entier à ne pas en vouloir. Nous sommes avec vous. Nous, le peuple, l’unique peuple qui se constitue face à l’ennemi commun : les esclavagistes.
Car on en est là. Et c’est le seul mot qui me vient, puisqu’il ne s’agit plus de noblesse, plus d’aristocratie, plus de bourgeoisie ou de quoi ou de qu’est-ce, plus même de politique, puisqu’il s’agit de nous, de l’homme sans défense face à celui qui joue avec armes et violence.

Vous redonnez de l’assurance à ceux qui vacillaient, pulvérisez les « c’est du franco-français », vous destabilisez notre magnificence, son altesse joggueuse, vous préférez la France. Vous vous battiez encore quand nous les bâillonnés acceptions notre sort après la lutte armée, nous allions à l’échec, nous allions à la mort, vous vous interposez et sauvez nos efforts. Car oui, car toujours, on en est là.
Il avance, il avance ce monde dont nous ne voulons pas.

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Il avance ce monde DONT NOUS NE VOULONS PAS !

 

Jean Ferrat et Kromm, 13/06/08

08.05.2008

Travelling

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Cette fois c'est la fin des haricots, c'est plus la saison pour regarder le monde et le cher payé de notre enfance. Je suis à l'écoute des Pretenders, dans mes baskets, je ne prétends plus trop: je vais. Je suis dans la nouvelle ère du Moi, je suis et je ne serai plus que dans mon ventre pour un bout de temps.
Suivez-moi, attendez mon retour, où faites du stop, à la prochaine, quoi.

Ivi Kromm, jeudi 8 mai 2007, 03H52.

14.04.2008

Dans le midi

Agen.

Agen contient un pli que tout le pays avant semblait attendre, traversé par un canal enuyeux, un long couloir droit et propre, ça a l'air triste, ça a l'air... Le versant du pli évoque le passé, les grand-mères esseulées, ennuyées, usantes, comme la voix du chef de bord dans les wagons. Des usines, le long de la Garonne. La grosse Garonne qui à Toulouse chantait sous le soleil ou dormait, illuminée, est une mère pauvre de dessin animé. C'est le personnage à la vie difficile, au destin malheureux. Elle voudrait être belle et bienveillante mais elle n'a plus de force, dépouillée de tous ses biens dans ce désert, n'ayant pas les moyens de se prendre des cachetons alors elle reste saine mais hélas! Elle se blesse sur les poubelles des villes dans lesquelles elle habite.

On sent ce pays étouffant où les gens vivent encore pour travailler, on le sent agoniser, mourir, et n'être bientôt qu'un grand terrain plein de détritus pour pesticides tombés de satellite.

Pourtant, Toulouse la Belle, quatrième ville de France, Toulouse l'infidèle, Toulouse aux raisonnances des grandes avenues dans les sombres ruelles qui étouffent les cris comme les murs d'église, Toulouse... aux cent clochers, Toulouse qui rappelle une prison dorée.

Toulouse est envahie de poulets et d'Agen de toutes sortes qui virent les joyeux d'un beau centre bourgeois et moi qui suis passé sous toutes ses caméras je ne peux maintenant que trembler, Oh oui la France va mal mais ce n'est pas de réformes - mes chers cons! - dont elle a besoin, c'est de joie.

Et si par la même occasion vous aviez quelques plantes vertes pour le pays de Tonneins alors envoyez-les.

17/03/08, train Toulouse - Bordeaux.

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Quelques temps après Marmande, une petite route goudronnée longe la voie ferrée. Une large bande d'herbe grasse les sépare. De l'autre côté, un immense champ vide. Terre à nu, quelques pieds d'on ne sait quoi morts sur place. Et voilà le paysage inchangeant sur de longues minutes.
Et puis tout à coup: un vieux! Un vieux courbé avec un pantalon de velours et un pull de laine, une casquette de vieux... Un vieux qui avance lentement le long de la petite route, sans rien, comme ça. Et il avance, répétant les mêmes mouvements, ceux qui permettent à un corps d'avancer. Le train le dépasse à toute allure et continue à longer la même petite et interminable route.

06.03.2008

Promouvoir l’identité pour mieux la détruire

-   Tu vois, c’est marrant de se rencontrer ici comme ça, on avait tous nos petites idées sur les gens des autres pays et finalement on se rend compte qu’on est tous pareils.

-   Pareils ? T’es fou si je mangeais comme elle je serais mort !

-   Non mais bien sûr mais tu vois sur des petites choses comme ça mais grosso-modo si on compare, en fait on a plus ou moins la même vie quoi. C’est vrai qu’il y a une certaine « culture européenne »… Tu vois ce que je veux dire ?

-   Moi je crois qu’on est différent quand même. Je sais pas non, je suis pas comme vous. On n’est pas pareils, on est… tu vois là on est comme ça mais ma grand-mère…

-   Ouais… J’crois qu’il y a aussi la… Les principes. J’parle pas de ménage et tout à la Marta non je veux dire, tu vois quand on parlait du président à la messe, là je crois vraiment qu’il y a une différence culturelle.

-   C’est quoi cette histoire ?

-   Ben en fait l’autre jour on parlait de je sais plus quoi là et on se disait que cette laïcité française c’est quand même un truc… Eux ça les choque pas tu vois des choses comme ça, ils réalisent même pas… Alors que pour nous c’est fondamental, enfin tu vois on est très différents tous et on a fait le même bon quand on a entendu ça tu vois, eux ça ressort par l’autre oreille, c’est pas… Un principe.

-   Oui t’as pas tort.

-   Vous voyez ! Moi je crois vraiment que c’est ça qui définit nos identités, c’est les principes qu’on a acquis à tel point qu’on s’en rend même plus compte. Et vous les français eh bien nous y voilà :  cette laïcité absurde là, et puis… tu sais plein de petites choses. Vous êtes vraiment, vous avez pas peur, vous avez un genre de liberté, même les timides là… Pourquoi c’est toujours les français qui fument par exemple ? Pourquoi sur une quarantaine de nouveaux, quand y a que une fumeuse il faut qu’elle soit française ? Ce petit côté provoc, et fier de vous, de votre langue, et à la fois vous êtes toujours à défendre les autres, avec les flics, avec… j’hallucine !

-   Ah ben quel portrait dis donc !

-   Non mais tu vois quoi…

-   Et y a autre chose aussi, ça m’y fait penser là quand je vous entends, c’est le côté Paris, l’amour… Oui je sais que t’es pas de Paris et que c’est ridicule de dire ça mais quand même tu vois, vous buvez du vin dans des vrais verres à pied alors qu’elle ça lui fait pas peur de se le faire au goulot et en même temps vous finissez plus minable que tout le monde, vous rigolez tout le temps vous parlez avec des voix débiles et dans la rue vous arrêtez pas de vous arrêter, vous voyez des choses interessantes partout, vous vous mettez à réfléchir comme ça sans qu’on s’y attende et quand je dis Paris tu vois j’ai remarqué que… vous aimez les émotions, vous… nous on se prend dans les bras comme ça mais vous vous vous lâchez des fois c’est impressionnant, vous aimez bien traîner dans les rues juste à se ballader comme ça et quand moi je trouve quelque chose beau… Ouais les couchers de soleil sur la plage super, c’est sympa sur le moment mais alors quand tu te tapes les douze milles photos du coucher de soleil…

-   Enfin bon pour conclure… elle est là l’identité française tu comprends ? Je pense, hein, vous êtes peut-être pas d’accord, mais c’est sur ces principes là que je vous reconnais, autrement on est pareils. Laïcité, liberté, combat des injustices, reflexion… Et puis plaisir, plaisir ouais vraiment.

-   Non mais arrêtes tout le monde est pareil ! Toi ! Me dis pas que tu réfléchis jamais, et que t’aimes pas le plaisir !

-   Non mais si, bien sûr, mais c’est plus… Quand je dis réflexion et liberté c’est que nous tu vois je me rends compte qu’on n’ose moins remettre tout en cause comme ça. On croit, on se laisse impressionner par les gens, ou alors on fait semblant, mais on affronte pas comme vous. Et le plaisir, on n’ose pas pareil non plus, on…  On reste plus dans les clous… Y a quand même que vous pour faire la gueule au nouvel an et après on vous retrouve bourrés à trois à 21heures en veille de partiels enfin… Bon voilà. T’en penses quoi toi tu parles pas trop l’autre français là !

-   Non mais en fait ça me frappe ce que tu dis parce que tu vois depuis les élections on en fait tout un foin de l’identité, avant on se prenait pas la tête comme ça, mais la tout le monde s’est mis à en parler à tel point qu’on a un ministère là-dessus tu vois c’est pas de la rigolade et je me rends compte en t’écoutant que ce que tu dis être notre identité, le gouvernement actuel va complètement à l’inverse de ça. Sarko devient curé du pape là enfin me demande pas les détails hein, l’amour ben m’en parle pas ça se marie ça divorce devant les caméras bonjour le romantisme et Paris la ville de l’amour l’une des Christines là elle veut justement arrêter ça, elle a dit la ville des musées je crois, alors les français qui s’interessent aux trucs, à la beauté cause toujours, elle veut en faire une capitale économique qui rivalise avec Londres et New York… Alors la défense des victimes d’injustice, tout ça, s’exprimer, mais c’est de la folie, là je crois… Quand on voit les flics partout dès que Sarko approche, et pourtant tu sais que moi je le soutiens plutôt mais bon, enfin je veux dire, il bouge au moins, mais on vire tout le monde, et les médias sont au plus bas de tout là ils repètent bêtement il n’y a aucune opposition et les principes de rigueur qu’on avait je dois bien reconnaître que.. c’est de la merde quoi. On le voit bien. Je sais pas pourquoi on se perd comme ça mais tu m’as vraiment fait réaliser qu’on a vraiment un problème d’identité, et finalement je ne vois plus celle que Sarko veut défendre, je ne vois pas à quoi ça correspond !

Février 2008.
Photo:
Amiina.

28.02.2008

Un peu de soleil, et tout à coup quelque chose se passe... Bien sûr c'est un désastre écologique, mais tant pis, on a lutté, alors maintenant, vivons.

Partout sur la montagne, sur la ville qu'elle abrite, un soleil radieux illumine la vie. Une chaleur heureuse sur les rochers froids que la mer engloutit avant de disparaitre et partout sur la plage des gens vont et viennent; les parents aux pas tranquilles, les enfants qui gambadent et gravissent le moindre amas de graviers...
Des jeunes. Des lycéens aux pantalons courts, les pieds nus et la bière à la main tournent autour de nous le torse fier et la tête touffue. La jeunesse. Je me voyais vieillir, je l'avais oubliée, les bonheurs incroyables, le bien-être anodin de ces jours d'été dans l'hiver froid, cette sensation d'une vie facile et généreuse car après tout le monde se fout bien de nous et nous nous en foutons puisqu'on est heureux.
Et je suis là seul avec mes souvenirs, perché sur un coin d'herbe puisque je suis parti en explorateur, je suis là et soudainement me reviennent les douceurs d'un passé proche mais enfoui, Coco et Pierricko sur le rocher rouge, Rozenn à la terrasse d'un café, Chato et Elod dans l'herbe près d'une tente, Guylaine au volant de la liberté, Klervi bourrée qui délire et tant d'autres, Anno il y a longtemps, le sourire de Tang et l'insouciance, l'insouciance bien consciente que le monde nous appartient et que toujours on y trouvera un morceau de pain, un diabolo et une clope.
Mon foyer du moment pourrait bien s'écrouler sur tous mes objets...
Je suis là sur la roche entouré de cette odeur d'herbe folle, autour de moi l'essentiel: ma veste, mon stylo, mon sac à dos.
Je suis toujours vivant.

9/2/8 Constitution Hill.

11.02.2008

Sur le terrain.

Qu’est-ce qu’ils sont chiants ces « techniciens de surface » - comme il faudrait qu’on les appelle, la bonne blague, enfin – tu crois pas qu’ils se baisseraient pour ramasser les papiers non, ils diront qu’ils ont pas vu, bien sûr… Et alors ne parlons pas de la serpillère, hein, je sais pas où ils ont appris à la passer, surtout le petit con qui arrive toujours cinq minutes en retard en m’obligeant à m’arrêter dans mon tour des rayons pour aller lui ouvrir, et qui me regarde en soupirant là, celui-là j’te jure je le casserais si j’étais son patron ! Je sais pas combien il est payé mais de toute manière c’est toujours trop pour un travail aussi mal fait, franchement. Mais je disais, la serpillère... Si je lavais comme ça chez moi mais j'aurais jamais personne à dîner! Ils sont mais ils sont… Et alors va leur faire une remarque à ces imbéciles… Ils comprennent pas un mot ! Ils bafouillent un bonjour le matin et c’est tout ce qu’ils savent ! On trouve vraiment de tout dans ce pays. S’il y a bien une chose qui me fait sortir de moi c’est de me lever à six heures du matin pour voir leurs sales gueules d’analphabètes à chaque coin de rayon à faire semblant de bosser quand je passe !

Ça me fait bien rire quand j’entends les petits apprentis politiciens de gauche extrêmiste là, de… Parce que quand t’y réfléchis ils prétendent s’exprimer au nom des gens comme ça, comme mes techniciens là ! Non mais… C’est grotesque ! Déjà faudrait qu'ils sachent s’exprimer, si je peux me permettre un peu d’humour, encore que! Encore que! Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien vouloir de plus ? Attends... Ils sont payés à rien foutre, ils bossent deux heures par jour ! Et ils seraient encore foutus de se plaindre ? En plus la plupart ils prennent un deuxième boulot, hein, ils ont le temps, évidemment ! Ils se font des couilles en or en sachant à peine parler c’est hallucinant, excuse ma vulgarité, tu sais que c'est pas mon genre mais franchement... Ils ont aucune espèce de responsabilité, aucune, rien. Des fois je me dis vraiment, il y a vraiment des profiteurs.

(8/2/8 Alex hall, un peu avant onze heures)

30.01.2008

Oser faire chier.

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Parfois j’aimerais crier, voir ce que ça donne
Si les gens se retourneraient, tremblants, surpris
Oh comme j’aimerais hurler pour qu’ils entonnent
Leurs refrains de murmures ahuris.

Il se peut qu’ils me poursuivent et qu’ils me talonnent
Dans une course folle et puis qu’ils m’asphyxient
De leurs insultes rageuses qu’ils m’empoisonnent
Je me tairai dans la paix de ce bruit.

Mais il se peut aussi que quand ma voix claironne
Ils s’immobilisent et le regard indécis
Attendent quelque chose… Je sors un trombonne
Et sonne tant qu’aucun ne réagit !

Llanbadarn, Aberystwyth, 17/01/2007 vers 15h30.

23.01.2008

Les troupeaux 2/2

Les râleurs sur les bords du champ peuvent bien faire la grève de la faim. Ils mourront, et ça fera des râleurs en moins. Il ne faut pas qu’ils en meurent trop quand même, car il y a d’autres troupeaux. Et un beau jour, différents troupeaux vont se rencontrer. D’abords ils vont s’observer, chercher à voir comment ça marche ailleurs. Les chefs peut-être vont réaliser que d’autres chefs ont plus de privilèges. Peut-être aussi verront-ils que tel troupeau a un territoire plus riche. Peut-être aussi que tel chef a plus de valets, donc plus de puissance. Alors les chefs vont se battre, dans le meilleur des cas, ou au pire, envoyer leurs troupeaux contre le troupeau envié, pour gagner plus de pouvoir. Plus de richesse. Plus de territoire. Pour avoir plus.

Les troupeaux supérieurs en force gagnent ainsi tout ce que les troupeaux vaincus pouvaient avoir : richesse, territoire, savoirs. Deux troupeaux ne peuvent cohabiter car il y aurait alors deux chefs égaux, ce qui est impossible : le troupeau ne respectera plus un chef qui se voit obligé de partager. Ce serait une preuve de faiblesse, et donc d’infériorité pour les loups envieux d’une place de chef.

On a essayé de garantir la paix entre troupeaux en délimitant les territoires de chacun et en instituant des réunions, des groupes de chefs pour régler les différents. Mais les chefs, quand ils ont goûté aux privilèges, ne peuvent supporter d’en voir qui leur échappent. Ils en veulent plus, toujours plus. C’est pourquoi ils cherchent à devenir chefs du groupe des chefs, s’assurant ainsi la totalité des privilèges existant. Si des membres du troupeau hésitent à soutenir leur chef par peur de l’échec de ce dernier ou pour préserver leur vie dans l’angoisse d’une bataille, alors les chefs trouveront une carotte si alléchante qu’ils finiront bien par suivre. Et la vie continuera ainsi. Dans le groupe des chefs, les chefs dominés chercheront à devenir chef dominant, jusqu’à ce que l’un d’entre eux y parvienne et établisse un nouvel ordre, dans lequel les nouveaux valets chercheront à leur tour à devenir chefs, et ainsi de suite.

La meilleur façon de se protéger des prétendants à la place de chef, pour un chef, c’est de laisser ces derniers s’éliminer entre eux.

L’agriculteur savait tout ça par cœur. D’où sa domination sur ses animaux. Quand il voulait remonter la chèvre qui était au piquet en bas de la vallée sans s’ennuyer à la tenir tout le long de la côte, la préoccupation première de la chèvre étant de s’émanciper de la domination de l’homme pour jouir des possibilités variées que lui offrait le territoire, l’agriculteur la laissait filer sur le sentier, sans crainte qu’elle ne s’échappe. Il savait que quelques centaines de mètres plus haut, elle tomberait nez-à-nez avec une autre chèvre de la même condition : seule avec son piquet la privant de liberté. La chèvre libre, rencontrant l’autre, n’aurait pas l’idée de l’aider à se détacher. La chèvre attachée n’aurait pas l’idée de chercher à obtenir de l’aide. Leur première idée est de savoir laquelle des deux va dominer l’autre, laquelle des deux devra se soumettre. Et elles vont se battre. Ainsi, l’agriculteur n’avait qu’à remonter tranquilement le sentier de la vallée pour récupérer la chèvre libre, restée à se mesurer à l’autre chèvre au lieu de profiter de sa liberté, liberté qu’elle perdait à nouveau, s’étant laissée dominer par son instinct sans réfléchir aux réelles opportunités qui s’offraient à elle et sans voir les véritables dangers qui allaient se mettre entre elles et ces opportunités.

La seule façon d’échapper est donc de freiner son instinct et de renoncer à la domination, même quand on est en position de force, pour réfléchir aux réelles possibilités et aux réels dangers.

5/1/7

20.01.2008

Les troupeaux 1/2

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Les troupeaux comprennent toujours un chef. Quand il n’y a pas de mâle, le chef peut être une femelle, mais dans le cas général, ce sera un mâle évidemment, car pour gagner la place de chef il faut en avoir, et savoir les utiliser, c’est un témoignage qui le dit. Les chefs sont chefs. C’est un statut plus qu’un pouvoir. Ils ont peu de questions à se poser, peu de décisions à prendre puisqu’ils sont chefs, ils n’ont qu’à profiter de leurs privilèges pendant que l’on fait le travail pour eux. Leur principale préoccupation est de veiller à bien profiter de leurs privilèges, surtout, ne jamais même par compassion laisser qui que ce soit passer devant : ce serait le début de la fin. On est chef, on doit le rester, et être digne de son rang, et impressioner, car ils sont nombreux les prédateurs, les petits ambitieux qui rêvent de prendre la place de chef, la priorité, le respect et la soumission spontanée de tout le reste du groupe. Tous.

Oh, bien sûr il y a des râleurs, il y a des mécontents, sur le bord… Mais qu’ils ruminent leurs mécontentement tous seuls, et on leur pardonnera, on les laissera râler, tant qu’ils ne se mettent pas en travers de la route du chef et qu’ils baissent les yeux sur son passage, sinon, les valets du chef se feront un plaisir de les corriger. Pourquoi ? Pour avoir les faveurs du chef, pour espérer profiter un tout petit peu des avantages, des privilèges.

Je les ai vu, quand je gardais les vaches, et quand j’allais remplir l’auge. J’ai observé les vaches assoiffées attendre que la chef du troupeau aille boire, toute seule, sa seconde sur ses talons, avant que les autres n'aient le droit d’y aller. J’ai tenté quelque chose : asperger la chef pour l’empêcher d’approcher. J’ai plutôt bien réussi à la bloquer, mais les autres n’ont pas approché pour autant. Un jour, pourtant, la France a aboli les privilèges. Que voulait-elle ? Comment voulait-elle faire ? Cette abolition des privilèges est indissociable de la démocratie. Face à un chef, le troupeau se soumet naturellement. Pour que la démocratie fonctionne, il faut donc que chacun, de gré où de force, renonce à tout privilège, l’absence de personne devant qui se soumettre garantissant l’absence de soumission.

La tentative de la France a échoué. Les loups qui n’avaient pas renoncé à la place de chef ont trouvé le moyen de s’assurer les privilèges en mettant tout le monde d’accord. Ils ont persuadé le troupeau que de les laisser passer en premier leur garantirait plus d’eau, car ils trouveraient le moyen, en investissant toute leur supériorité, d’obtenir plus pour tout le monde. L’échange était séduisant, et voilà que tout a repris son cours. Les chefs profitent, agitant une carotte au-dessus du nez des membres trop observateurs, faisant taire les plus révoltés et laissant causer les râleurs, sur les bords du champ.

28.12.2007

Qu'est-ce que tu fais pour Noël?

Je nettoie des cadeaux vides.

Je nettoie des cadeaux vides. Des boîtes oranges et mauves, toutes de la même taille, avec un gros ruban factice en plastique. Je passe le chiffon. J’enlève la poussière: les cadeaux vides doivent toujours être propres et donner envie. Envie, envie, ils sont placés là où on va avoir envie, sur les étagères, et juste en-dessous une grosse promo, un article qui est pratiquement épuisé après moins d’un mois de mise en vente, on le réduit de 1%. Ils sont placés là où l’on a besoin de gaieté, au-dessus des caisses, là où l’on se rend compte que c’est trop, qu’on a pas les moyens, là où l’on a mal d’avoir envie d’être comme les riches en calculant le nombre de repas que ça va nous coûter. Là où l’on cherche la source d’un sourire quand on sera face à eux, faire comme si de rien n’était, comme si on avait assuré, alors qu’on a été faible, point.

Faire croire à sa force. Bien sûr. Et si un peu de vraie force nous revenait au dernier moment, ils sont là, mes cadeaux vides, pour nous achever. Je les ai bien essuyés, ils sont efficaces.

Je suis le vrai mouton noir. J’entretiens le décor, j’alimente le rêve qui conduit mes frères vers la gueule du loup, je chante « Donnons notre amour pour Noël » et je nettoie derrière eux pour les prochains. Pourquoi je fais ça ? Hein ? La carotte. Toujours la carotte. On me fait miroiter des piécettes, et j’ai bien conscience que leur lueur est lointaine, on pourrait m’effacer d’un coup de chiffon sur un cadeau vide. Je n’ai rien signé. Je ne suis rien. Mais très utile.

Alors je nettoie des cadeaux vides. Vides de sens, vides de la joie qu’ils semblent renfermer, vide de l’esprit de Noël. Toute cette soupe dans les hauts parleurs est semblable à mes cadeaux : vide. Une soupe de rien, une soupe d’eau avec les restes de l’année dernière. On reprend les textes, la musique et on met un autre chanteur à qui on fait miroiter les piécettes du succès. Tous, ils répètent la même merde, ils savent bien que ça n’a jamais marché mais ils se disent peut-être cette fois, peut-être que moi je vais attrapper la carotte que tous les autres ont râté. Et nous qui arpentons les rayons, nous qui avons conscience de tout ça, nous nous surprenons quand même parfois à esquisser un sourire, à risquer un pas de danse, en se tapant sur l'épaule, en se disant allez ! Après tout c’est la fête, non ? Et on va se trouver tout un tas de justifications : la famille, la tradition, la religion même pourquoi pas, ce côté ancestral…

Ancestral de rien évidemment. Les cadeaux sont vides, la fête est vide. Les sapins de Noël, le père Noël, et puis on mélange tout, on passe des lutins aux elfes, on met de la neige partout alors qu’il pleut et que la neige ça fait quinze ans qu’on en a pas vu, les décorations, tout ça, allez on prend… Deux générations, ça suffit. Est-ce que nos grand-parents faisaient tout ça ? Demandons, pour voir. Et encore, à ce stade, on replonge, on se dit et alors ? Ça fait de mal à personne, c’est que de la joie, allez ! Rien n’est inutile, pourtant. Cette fête inventée, cette obligation d’être joyeux sert à quelqu’un. Elle sert à justifier la douleur du reste de l’année. Vous aurez des pauses, bien sûr, des anniversaires, des occasions où vous aurez le droit de sourire, mais pas trop. Le reste du temps, il faudra vous saigner. La nation a besoin de vous, et tout ça c’est pour vous, hein, ne l’oublions pas ! C’est vous qui voulez la carotte.

C’est vous qui voulez la carotte, hein ? C’est vous qui la voulez !

Et bien sachez-le maintenant. Tous ça est faux. Les cadeaux sont vides, et c’est votre frère qui les nettoie pour vous attirer.

Vers midi le mercredi 26/12/2007 à Aberystwyth, Alex Hall.